Lors d’un colloque à École de Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Marseille, sur le thème de l’anthropologie des gouvernances et des actions publiques dans les pays du sud, Jean-Pierre Olivier de Sardan débute son intervention sur cette petite histoire fort intéressante.

Je cite Jean-Pierre Olivier de Sardan : 

« Amadou Seni, chef de brigade des Eaux et Forêts au Kenya, a faillit être suivi par shadowing. Le shadowing est une nouvelle technique d’enquête anthropologique, qui a été inventée par un de nos collègues américains, et qui consiste à suivre comme son ombre, d’où le terme « shadow », un personnage dont on veut faire la description. Du matin jusqu’au soir, l’anthropologue doit passer la journée à suivre son personnage durant 1 semaine, 2 semaines, 3 semaines et plus, jusqu’à ce que notre personnage oublie la présence de l’anthropologue.

Je disais plus haut qu’Amadou Seni avait faillit être suivi par shadowing par un anthropologue, et hélas, ça n’a pas marché puisque le rendez-vous entre les deux hommes a échoué pour des raisons qui ne sont pas dans mon histoire. Mais si Amadou Seni avait été suivi par shadowing, l’anthropologue se serait rendu compte qu’Amadou Seni ne respectait pas toujours les procédures des Eaux et Forêts apprises pendant sa formation. Par exemple, Amadou Seni ne fait pas de procès verbaux en bonne et due forme lorsqu’il voit que quelqu'un coupe un arbre indûment. Quand il voit un paysan arracher les branches d’un épineux pour faire un enclos pour ses bêtes, il aurait le choix entre soit laisser le paysan tranquille, soit lui infliger la fameuse amende de 53 000 FCFA. Au lieu de cela, il fait un arrangement à 5 000 FCFA, arrangement qui va finir dans sa poche pour compléter son salaire de brigadier.

Et puis avec ses collègues, lorsqu’Amadou Seni contrôle un camion de bois, il fait aussi des arrangements, et ces arrangements lui permettent de constituer un fond de roulement, puisqu’ils mutualisent l’argent. C’est un argent collectif, et avec cela, ils achètent le carburant nécessaire à l'exercice de leur fonction. 

Alors, comment est-ce que l’on peut interpréter ces pratiques courantes ? Pour le juriste, le choix est clair : ou on respecte les lois, ou on les transgresse. Donc c’est par cela qu’on définit l’illégalité. Pour les juristes, il n’y a aucun doute, Amadou Seni est coupable de corruption et doit être poursuivit devant les tribunaux. Mais évidement, la limite du légal et de l’illégal peut varier. On peut discuter de la limite, mais l’existence d’une limite n’est pas remise en question. Ou nous sommes dans la légalité, ou nous sommes dans l’illégalité.

Et c’est à ce moment là qu’intervient le politiste. Le politiste, lui, dira qu’il n’y a pas simplement de l’illégalité en jeu dans cette histoire, mais qu’il est également question de légitimité ! Certaines conduites peuvent être illégales, mais légitimes. Et d’autres peuvent être légales, mais illégitimes.

Et pour illustrer l’argument du politiste, je prends l'exemple d'Arsène Lupin. C’est un fameux brigand, un voleur, un escroc, mais dans le roman, c’est toujours lui "le bon", et ce sont toujours les policiers qui sont "les mauvais". Il est une sorte de Robin des Bois des temps modernes qui prend aux riches, et qui donne aux pauvres. Autrement dit, c’est un exemple de quelqu’un qui a des conduites illégales, mais légitimes. De ce point de vue là, quand Amadou Seni utilise de l’argent pour mettre, avec ses copains de la brigade, de l’essence dans la voiture, c’est peut-être illégal, mais c’est quand même légitime, parce que sinon il ne pourrait rien faire et leur service ne fonctionnerait pas.

De l’autre côté, si vous prenez le cas douloureux de DSK, sa défense est de dire qu’il n’a rien fait d’illégal : « c’était des relations entre adultes consentants », disait-il. Mais tout le monde considère, ou presque, que sa conduite était illégitime, y compris tous les Strauss-kahniens qui l’ont, évidemment, abandonné, car sa position n’était plus du tout défendable politiquement.

Nous sommes dans un monde dichotomique : légal ou illégal, légitime ou illégitime.

C’est là qu’intervient le sociologue, Boltanski, celui qui a fait un ouvrage absolument remarquable sur les cadres. Boltanski montre les limites des raisonnements en termes de dichotomie, où l’on crée des effets de seuil par la simple utilisation de dichotomies. Un effet, le seuil, c’est par exemple : « je suis mineur ou majeur ». La veille de mon anniversaire, je suis mineur, et le lendemain, je suis majeur. Je suis majeur, alors que de fait, je n’ai pas changé en une journée, et pourtant tout d’un coup mon univers légal à complètement changé. Donc il critique ces effets de dichotomie et prend comme témoin Wittgenstein qui avait, il y a assez longtemps, expliqué la difficulté de tracer les limites de la dichotomie. Et ce philosophe donnait pour cela comme exemple deux foyers lumineux qui se mélangent et qui se croisent. Est-ce qu’à un moment quelconque vous pouvez tracer la frontière entre ces deux foyers lumineux ? Bien sûr que non, il n’y a pas moyen ! Et la vie est beaucoup plus liée à ces sortes de continuums qu’on ne peut pas lier. Nous sommes d’accord qu’il y a deux foyers, deux extrêmes, mais dans la zone où ils se mélangent, personne ne peut savoir ce qui est de la part de l’un ou de l’autre pour les délimiter. Et donc, cette vision là plombe un peu le raisonnement en termes de dichotomie. Autrement dit, des conduites peuvent être passablement légales ou pas, et elles peuvent être plus ou moins légales et plus ou moins légitimes. En fait, nous sommes dans du gris et des gradients, en permanence. C’est un peu ce que l’on a décrit à propos de l’Afrique lors de ce séminaire. Alors est ce que c’est simplement l’Afrique ?

C’est là qu’intervient l’agent de police, Michel Legrand, à Marseille. C’est une histoire qui est arrivée à un anthropologue que je connais très bien. Il avait eu, quelques semaines avant, son permis à point retiré parce qu’il avait fait un excès de vitesse dans la plaine de la Crau, et il l’avait enfin récupéré. Un jour, il arrive à l’aéroport de Marseille, et à un feu rouge, il passe au orange. Un policier l’arrête. Le policier l’appelle et lui dit : « vous avez vu que vous avez franchi le feu rouge ? », puis il lui dit : « qu’est ce que vous faites comme métier ? ». Et alors, l’anthropologue en question, qui d’habitude répondait : « je suis anthropologue » et avait renoncé de dire : « je suis anthropologue » parce que quand il dit : « je suis anthropologue », les gens lui répondent toujours « ça veut dire quoi ? Vous recherchez des squelettes ? ». Pour changer, il a répondu : « je suis sociologue ». Le policier le regarde et lui demande : « est-ce que vous connaissez Maurice Halbwachs ? » - c’est un sociologue de l’époque de Marcel Mauss. L’anthropologue avait entendu parler de Maurice Halbwachs, mais il ne l’avait pas lu, et il a lâchement répondu : « oui je l’ai lu ! ». Et le policier a dit : « passez, pas de problème ! ». Le policier à agit comme partout, en France, en Finlande, en Afrique ou ailleurs, il a s’est servit d’une connexion personnelle avec l’anthropologue contrevenant puisque Maurice Halbwachs était le grand-père du policier. Donc quelque part, il y avait un lien entre l’anthropologue, le grand-père et le policier.

Ce qui me semble intéressant dans cette histoire, c’est qu’on a trois types de normes pratiques. Bien souvent, les comportements des agents d'Etat ou officiels ne suivent pas les normes officielles, ou s’éloignent des normes officielles. Parfois, ils ne les suivent pas exactement, ou pas du tout. Mais en même temps, ces comportements sont régulés. Ce n’est pas le pur hasard. Les collègues d’Amadou Seni font comme lui, et les agents de police à Marseille aussi lorsqu’il y a une connexion personnelle, ils sont alors bien plus bienveillants. Donc il existe cette forme de régulation. Et là, nous avons trois types de normes pratiques extrêmement clairs :  

  1. Amadou Seni, lorsqu’il rackette ce pauvre berger Peul qui coupe une branche d’acacia pour faire son enclos, est dans une norme pratiques transgressive, car il fait vraiment du racket en prenant au paysan de l’argent qu’il met dans sa poche. Cette pratique est à la fois illégale et illégitime.
  2. Lorsqu’Amadou Seni est avec ses collègues et qu’il sanctionne un transporteur de bois qui, de toute façon, est dans l’illégalité complète, et qu’il utilise cet argent pour acheter de l’essence, nous sommes dans une norme pratique palliative. Ils n’ont pas d’essence, et il faut bien trouver un moyen d’en avoir, et ils utilisent cet argent. Cette pratique est contre la loi, mais c’est quand même dans l’esprit de faire fonctionner le service.
  3. Et le troisième, l’agent de police, Michel Legrand, fait appel à la norme pratique adaptative. C'est-à-dire qu’il a une marge de manœuvre en tant de fonctionnaire, et cette marge de manœuvre il l’utilise plus ou moins suivant son bon grès. C’est quelque chose qui existe depuis longtemps et qui a longtemps été décrit par la sociologie des organisations.

Donc tout cela c’était pour faire une introduction sur la gouvernance bureaucratique, au sens où je l’entends, c’est à dire : comme quelque chose destiné à la délivrance de biens ou de services d’intérêts général par des fonctionnaires de l’Etat. Et ces biens peuvent êtres délivrés suivant des normes officielles ou pratiques comme nous venons de le voir." Fin de la citation !